Travailler en français : la bataille des gens de l’air

20 juin 2026

Il y a 50 ans cette année, la question de l’utilisation du français dans le secteur du transport aérien au Québec a déclenché une crise majeure qui a rapidement mobilisé la classe politique. Dans un contexte marqué par la montée du nationalisme, le premier ministre canadien, Pierre Elliott Trudeau, y a vu « la crise la plus importante du pays depuis celle de la conscription de 1944 ».

La tour de contrôle de l’aéroport de Saint-Hubert en 1976. Photo : Jean Goupil, Fonds La Presse, BAnQ.

Il n’a alors suffi que d’une simple étincelle pour déclencher ce qui sera bientôt connu comme la « bataille des gens de l’air ». En décembre 1975, deux contrôleurs aériens (Roger Buisson et Serge Cormier) échangent quelques mots en français à l’aéroport de Montréal. Leur collègue anglophone dépose aussitôt une plainte – ils sont suspendus sans salaire. L’Association des gens de l’air (AGAQ), qui vient tout juste d’être fondée, déclare que ses membres continueront de s’exprimer en français.

Il s’agit de l’une des premières mises à l’épreuve concrètes de la Loi sur les langues officielles, adoptée à Ottawa en 1968. Celle-ci avait établi l’égalité du français et de l’anglais au sein de l’administration fédérale et reconnu aux employés le droit de travailler dans la langue officielle de leur choix.

L’aviation : chasse gardée anglophone

À cette époque, l’aviation civile est un secteur où l’anglais domine entièrement, y compris au Québec. Cette situation a pour conséquence que la majorité des postes de haut niveau, notamment ceux de pilotes de ligne, sont occupés par des anglophones. Parallèlement, un nombre croissant de pilotes amateurs québécois – dont plusieurs ne maîtrisent pas l’anglais – doivent néanmoins communiquer avec les contrôleurs aériens, ce qui soulève des enjeux de sécurité.

Face à cette réalité, le gouvernement fédéral intervient. En 1974, le ministre des Transports, Jean Marchand, autorise l’usage du français dans les petits aéroports régionaux du Québec. Il permet le bilinguisme dans les vols à vue, c’est-à-dire les vols non commerciaux. La directive de Marchand suscite des inquiétudes au sein de la communauté anglophone. Des ministres libéraux, pour la plupart issus du caucus francophone (dont Pierre de Bané et Serge Joyal) et favorables au bilinguisme dans la fonction publique comme remède à la montée du nationalisme québécois, soutiennent cette initiative. Le ministre des Transports, Otto Lang, annonce que, dorénavant, le contrôle aérien pourra se faire dans les deux langues.

Les syndicats anglophones, notamment l’Association canadienne du contrôle du trafic aérien (ACCTA) et l’Association canadienne des pilotes de ligne (CALPA), refusent d’accepter cette mesure. Ils invoquent des préoccupations liées à la sécurité des passagers pour défendre l’imposition de l’anglais comme langue unique en aviation. Face à cette pression, le ministre Lang fait volteface et interdit l’usage du français dans le domaine.

« Il y a du français dans l’air »

Diverses décisions font monter la tension. L’Association des gens de l’air du Québec lance de son côté une campagne pour faire valoir ses revendications. Le syndicat francophone soutient que la majorité des centres de contrôle aérien dans le monde fonctionnent en contexte multilingue, sans compromettre la sécurité.

L’AGAQ, représentée par Clément Richard, se mobilise afin que la Loi sur les langues officielles soit pleinement appliquée dans leur industrie. Sa campagne, menée sous le slogan « Il y a du français dans l’air », rallie plusieurs personnalités publiques et marque l’opinion publique québécoise. Elle inspire même une chanson à l’auteur-compositeur-interprète Gilles Vigneault, I Went to the Market. Au Québec, tous les partis appuient l’association.

En mai 1976, pour ajouter à la crise, la découverte d’une politique d’Air Canada interdisant à son personnel navigant de se parler en français amène le juge Jules Deschênes à se saisir de l’affaire. Celui-ci conclut que le transporteur ne peut se soustraire à la Loi sur les langues officielles. Plus tard confirmé en appel, ce jugement oblige également la compagnie à désormais traduire ses manuels d’instruction.

Entre-temps, la crise s’envenime en juin 1976 alors que les contrôleurs aériens et les pilotes anglophones déclenchent une grève. L’aviation est paralysée au pays pendant neuf jours. À quelques semaines des Jeux olympiques de Montréal, il y a urgence de régler le dossier. Le gouvernement fédéral interdit donc l’usage du français dans l’aviation, du moins jusqu’à ce qu’une commission se prononce sur la question.

Un combat à ne pas oublier

La commission d’enquête, après avoir patiemment examiné les pratiques internationales, statuera quelques années plus tard. Les commissaires se déclareront unanimement en faveur du bilinguisme dans l’aviation. Le rapport de cette commission, déposé en 1979, amènera enfin la reconnaissance que l’usage du français dans ce contexte est sécuritaire.

Ce combat, qui a ouvert les portes de l’aviation civile aux francophones, mérite d’être souligné et rappelle que la vigilance demeure nécessaire, hier comme aujourd’hui, quand il s’agit de faire respecter une langue.

Roger Demers, fondateur de l’Association des gens de l’air du Québec. Photo : Armand Trottier, Fonds La Presse, BAnQ.