Denise Pelletier ou la passion du théâtre

23 mai 2026

Il y a cinquante ans, ils étaient tous réunis sur le parvis d’une église montréalaise pour saluer une dernière fois Denise Pelletier. Sa mort soudaine à 53 ans, le 24 mai 1976, avait bouleversé tant ses camarades que la population québécoise. Le rideau tombait ainsi sur l’une des plus grandes comédiennes de son époque. Ce jour-là, on retrouvait à la fois les auteurs qui lui ont donné ses plus beaux rôles, à savoir Roger Lemelin, Marcel Dubé, Michel Tremblay, et Gratien Gélinas, et ses partenaires de jeu, les Jean Duceppe, Janine Sutto, Jean-Pierre Masson, Guy Provost et Roger Garand.

Denise Pelletier (à gauche) incarne Cécile dans La Famille Plouffe. Photo : Studio Jac-Guy, 1953, Bibliothèque et archives Canada.

Le théâtre comme vocation

Denise Pelletier est née à Saint-Jovite le 22 mai 1923. Fille d’Albert Pelletier et de Marie-Reine Vaugeois, elle grandit dans un riche milieu culturel. En plus de sa carrière de notaire, son père dirige en effet les éditions du Totem, qui publient des titres tels qu’Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon.

La famille Pelletier déménage à Montréal en 1927. Denise y suit des cours de théâtre privés chez Sita Riddez pour « échapper aux arts ménagers » comme elle le racontera, tandis que son frère Gilles l’y accompagne par simple désœuvrement. Pourtant, la sœur et le frère révèlent un don naturel pour le jeu, et partageront fréquemment la scène dans les années suivantes.

Denise obtient vite ses premiers rôles au théâtre. En 1941, on peut la voir dans Le Chant du Berceau au MRT français, puis l’année suivante dans L’Aiglon au Monument-National et dans Les Amants de Mayerling à la Comédie de Montréal. En 1942, elle débute à la radio, où elle interprète Annie Greenwood dans le radioroman Un homme et son péché à Radio-Canada, cette œuvre de Grignon que son père a contribué à mettre au monde quelques années plus tôt.

Denise obtient un rôle principal au cinéma en 1943 dans À la croisée des chemins – premier long métrage de fiction québécois –, aux côtés de Paul Guèvremont.

Denise Pelletier joue ensuite avec la troupe de Pierre Dagenais puis avec les Compagnons de Saint-Laurent. En 1951, avec Jean Gascon, elle inaugure le tout nouveau Théâtre du Nouveau Monde (TNM) dans L’Avare de Molière.

Élégante et rigoureuse, elle se distingue par sa fougue tant dans les tragédies que dans les comédies. Cette grande dame du théâtre joue en français comme en anglais. Outre les classiques Molière, Racine, Shakespeare, Marivaux, elle se retrouve aussi dans des pièces d’auteurs contemporains dont Sauvajon et Pirandello. Elle se distingue dans le rôle de Lechey Elbernon dans L’Échange de Paul Claudel, de Winnie dans Oh! Les beaux jours de Samuel Beckett, de la veuve dans Mariaagélas d’Antonine Maillet, ou de Lucienne dans Bonjour, là, bonjour de Michel Tremblay. Parmi tous ces rôles, elle brille particulièrement dans Mère Courage de Bertolt Brecht en 1966 au TNM.

Inoubliable Cécile Plouffe

À la radio, on l’entend dans de multiples radioromans comme Jeunesse dorée ou Le Lafontaine. Denise Pelletier devient une vedette grâce à son personnage de Cécile dans le radioroman, puis le téléroman La Famille Plouffe de Roger Lemelin, de 1953 à 1957. Son interprétation dans Mont-Joye (1970-1975), où elle incarne France Joyal, l’épouse du maire, est également remarquée.

Comédienne indissociable de l’univers de Marcel Dubé, on la retrouve entre autres dans le téléroman La Côte de sable ou dans les pièces Le temps des lilas et Les Beaux dimanches. Son rôle le plus emblématique demeure celui de Virginie, secrétaire, dans le téléroman De 9 à 5, puis dans les téléthéâtres Virginie et Manuel à Radio-Canada.

Saluée par ses pairs et par la critique, elle est couronnée reine de la radio, du cinéma et de la télévision en 1955 pour son rôle de Cécile Plouffe, reçoit l’Ordre du Canada en 1970 et se voit décerner le prix Molson pour l’ensemble de sa carrière en 1976.

Divine Denise

Denise Pelletier en 1972. Photo : Basil Zarov, Bibliothèque et archives Canada.
Denise Pelletier en 1972. Photo : Basil Zarov, BAC.

 

Au début de 1976, elle interprète Sarah Bernhardt dans La divine Sarah à Montréal puis en tournée. Elle est alors victime d’une attaque cardiaque, mais revient rapidement sur scène. Ce rôle – que plusieurs considèrent comme le plus grand de sa carrière – sera en réalité le dernier. Le 24 mai 1976, à 53 ans, elle meurt au cours d’une opération.

Denise Pelletier incarnait la passion et l’excellence : d’une popularité éclatante à des rôles d’une intensité rare, elle a su tout jouer avec authenticité. Considérée par ses contemporains comme la plus grande des comédiennes, elle laisse plus que des interprétations éphémères : une empreinte durable sur une culture québécoise en pleine effervescence, ainsi qu’une influence profonde sur des générations d’artistes, dont l’écho perdure aujourd’hui à travers un théâtre et un prix qui perpétuent sa mémoire.