Claude-Henri Grignon, l’âme des Laurentides
Qui n’a jamais entendu cette réplique lancée sur le ton de la taquinerie : « Allez, ne fais pas ton Séraphin » ? En quelques mots, tout un pan de notre mémoire collective refait surface. Derrière l’expression se profile la silhouette austère de Séraphin Poudrier, personnage inoubliable né sous la plume de Claude-Henri Grignon. Cette année marque le 50e anniversaire de la disparition de l’écrivain qui a donné au Québec l’une de ses œuvres les plus marquantes.
Enfant de Sainte-Adèle
Claude-Henri Grignon voit le jour le 8 juillet 1894 à Sainte-Adèle, au cœur des Laurentides. Son destin s’enracine ainsi dans cette terre de colonisation où son père s’était établi à la demande du curé Antoine Labelle, ardent promoteur du développement de la région.
À 20 ans, Claude-Henri abandonne ses études et décide de se tourner vers le journalisme. Installé à Montréal, il publie une première critique littéraire dans L’Avenir du Nord de Saint-Jérôme en 1916. Au cours des années suivantes, il multiplie les collaborations journalistiques. La littérature l’attire aussi. Il publie un premier ouvrage, Les Vivants et les autres, sous le pseudonyme de Valdombre en 1922, suivi par Le Secret de Lindbergh en 1928. Il y déploie déjà le style polémiste, critique et engagé qui fera sa marque.
La crise économique des années 1930 plonge Claude-Henri Grignon, comme tant d’autres, dans la précarité. Il retourne s’installer à Sainte-Adèle.
De succès littéraire à succès télévisuel
En 1933, Grignon devient fonctionnaire au ministère de la Colonisation. Il poursuit néanmoins l’écriture. La même année, il fait paraître Un homme et son péché aux Éditions du Totem. Ce roman, centré sur la figure de Séraphin Poudrier, un homme rongé par l’avarice, est couronné par le prix David, récompensant la meilleure œuvre littéraire du Québec, en 1935.
Grignon perd son poste de fonctionnaire après la victoire de l’Union nationale en 1936. Cette année-là, il commence à publier les Pamphlets de Valdombre, dans lesquels il s’attaque à la modernité et à la vie urbaine, tout en prônant un retour à la terre et un conservatisme affirmé ; une entreprise qu’il poursuivra jusqu’en 1943.
La radio insuffle un nouvel élan à sa carrière, à une époque où les radioromans jouissent d’une immense popularité. En 1939, Un homme et son péché est ainsi adapté à Radio-Canada par Guy Mauffette. Diffusé tous les soirs de semaine, le feuilleton remporte un succès retentissant et restera à l’antenne jusqu’en 1962, soit pendant vingt-trois ans. Il réunit les plus grands comédiens de l’époque, dont Hector Charland (Séraphin), Estelle Maufette (Donalda), André Duquesne (Alexis Labranche), Fred Barry (Dr Cyprien), Camille Ducharme (notaire), Juliette Huot (Bertine) ou Félix Leclerc (Fleurant Chevron).
L’œuvre est adaptée au théâtre, au cinéma – Un homme et son péché (1949) et Séraphin (1950) –, ainsi que dans Le Bulletin des agriculteurs avec des illustrations d’Albert Chartier (1951-1970).
En 1956, Grignon porte son roman à la télévision. Les Belles Histoires des pays d’en haut, réalisée par Bruno Paradis puis Yvon Trudel, devient l’une des productions les plus célèbres de l’histoire télévisuelle québécoise. Il est diffusé de 1956 à 1970, totalisant près de 500 épisodes. Au cours de cette période, paysages et personnages quittent le noir et blanc pour apparaître en couleur, et les épisodes passent de 30 à 60 minutes. Le personnage de Séraphin est désormais incarné par Jean-Pierre Masson, et son épouse Donalda par Andrée Champagne.
Le legs de l’écrivain
Entre-temps, Claude-Henri Grignon a aussi été maire de Sainte-Adèle de 1941 à 1951. Au début des années 1960, il ralentit la cadence en raison de problèmes de santé. Couronné d’honneurs et de récompenses, il continue d’écrire, travaillant entre autres sur une biographie d’Olivar Asselin, qui sera publiée à titre posthume.
Claude-Henri Grignon meurt le 3 avril 1976 à Sainte-Adèle. Son œuvre lui survit. Après les nombreuses rediffusions à la télévision, elle rejoint une nouvelle génération au XXIe siècle avec le film Séraphin. Un homme et son péché (2002), la bande dessinée Séraphin illustré (2010) et le téléroman réadapté à Radio-Canada sous le titre Les Pays d’en haut (2016-2021).
Cinquante ans après la mort de Grignon, les habitants de Sainte-Adèle continuent d’habiter notre imaginaire, preuve que la fiction peut traverser le temps et s’ancrer durablement dans notre patrimoine collectif.