« Péchés patriotes » de Jean-François Lisée : une fine analyse des travaux de Groulx
Dans un article publié récemment dans Le Devoir et sur son blogue, l’écrivain et journaliste Jean-François Lisée se penche sur l’ouvrage Les Patriotes vus par Lionel Groulx, dirigé par Gilles Laporte, une initiative de la Fondation Lionel-Groulx.
Lisée aborde un aspect méconnu de la rébellion patriote de 1837-38, soit les remous que celle-ci a causés au sein de l’Église catholique.
D’entrée de jeu, Lisée nous rappelle la répression féroce exercée par les autorités coloniales après l’échec de la rébellion, pour enchaîner aussitôt avec quelques faits essentiels au sujet du chanoine Groulx, qui a donné une série de six cours publics sur les Patriotes à l’Université de Montréal en 1925-26 :
Groulx est un religieux et il examine comment son Église a agi avant et pendant la rébellion. Il réunit des éléments qui justifient rétrospectivement la plus grande sévérité.
La cruauté de Mgr Lartigue
La rébellion de 1937-1838 se déroule à un moment charnière. Mgr Jean-Jacques Lartigue, nommé premier évêque de Montréal en 1836, sera remplacé par son fidèle adjoint Ignace Bourget dès 1840. Résumant les propos de Groulx, Lisée démontre que Lartigue est particulièrement cruel envers les insurgés :
Groulx est formel. Personne n’avait compris que le salut de son âme serait mis en péril par la participation à la révolte. Les prêtres donnent l’extrême-onction aux mourants et des dizaines de victimes ont droit à des funérailles et à une inhumation dans les cimetières chrétiens. Les survivants vont à la messe et au confessionnal.
Ce n’est qu’a posteriori que les curés apprennent, par un nouveau mandement, que les participants à la révolte sont damnés. [...] Pour des chrétiens convaincus que l’absence de pardon les condamne à une éternité de torture et de feux de l’enfer, la condamnation rétroactive de leur action est pire qu’une bastonnade anglaise.
Le ressac ne se fait pas attendre. Des curés peu enthousiastes subissent les remontrances de leurs supérieurs, tandis que d’autres plus zélés font l’objet de menaces de leurs paroissiens.
Ramener l’unité perdue
Dans une conférence donnée en 2020, Lucia Ferretti résume bien le tournant entrepris par Mgr Bourget, qui présidera ensuite à une véritable renaissance de l’Église catholique au Québec :
Jusqu’à la mort de Lartigue, survenue en 1840, Mgr Bourget est d’une fidélité et d’une obéissance absolues à son supérieur. Mais son comportement révèle qu’il ne partage pas toujours sa lecture de la situation. Selon Bourget, en effet, les coupables ne sont pas les troupes patriotes mais les chefs qui leur ont monté la tête, et dont il remarque que plusieurs ne sont pas des catholiques. Pour ramener l’unité entre les Canadiens français, qu’il juge essentielle alors que la violence britannique est à son comble, il occupe un terrain que personne ne peut lui contester, celui de la religion : miséricorde, charité, compassion. Il visite les prisonniers. Il passe en prison leur dernière nuit avec les condamnés à mort. Il se soucie des exilés en Australie; d’ailleurs, après 1840, il réussira à les faire rapatrier. Bref, Bourget ne conteste pas Lartigue sur le terrain politique, diviseur; plutôt, il occupe tout le terrain religieux pour ramener l’unité.
L’Église catholique conserve tout de même quelques mauvais plis, dont les conséquences se font sentir jusqu’à aujourd’hui. Lisée conclut son billet par cette observation :
Trente ans plus tard, lors de l’élection fédérale de 1867 qui doit confirmer l’entrée du Québec dans la confédération, l’Église québécoise menace à nouveau des feux de l’enfer tout catholique qui oserait voter – alors que le vote n’est pas secret – pour les opposants de l’entrée dans le Canada. Entre l’enfer ou le Canada, 45 % des électeurs choisissent l’enfer. Après tout ça, qui osera dire qu’on n’a pas des raisons fortes d’être pour la laïcité?