@phdthesis{bibcite_1832, author = {Martin Petitclerc}, title = {Une forme d{\textquoteright}entraide populaire~: histoire des soci{\'e}t{\'e}s qu{\'e}b{\'e}coises de secours mutuels au 19e si{\`e}cle}, abstract = {

Cette th{\`e}se porte sur l{\textquoteright}histoire des soci{\'e}t{\'e}s qu{\'e}b{\'e}coises de secours mutuels au 19e si{\`e}cle. Ces soci{\'e}t{\'e}s offraient une large gamme de services {\`a} leurs membres qui provenaient en grande majorit{\'e} de la classe ouvri{\`e}re. En {\'e}change d{\textquoteright}une cotisation mensuelle, les membres recevaient un secours financier lorsqu{\textquoteright}ils ne pouvaient plus compter sur leur salaire, que ce soit pour cause de maladie, d{\textquoteright}accident, d{\textquoteright}invalidit{\'e} ou de vieillesse. En cas de d{\'e}c{\`e}s, les soci{\'e}t{\'e}s payaient les co{\^u}ts de la c{\'e}r{\'e}monie fun{\'e}raire et de l{\textquoteright}enterrement et, surtout, donnaient une pension ou un montant forfaitaire {\`a} la veuve (et parfois aux orphelins). Ces secours n{\textquoteright}{\'e}taient pas seulement de nature mon{\'e}taire mais visaient plus g{\'e}n{\'e}ralement {\`a} renforcer les liens de solidarit{\'e} entre les membres. Cela {\'e}tait perceptible dans de nombreuses activit{\'e}s associatives, notamment les fun{\'e}railles publiques et les visites aux malades. Mais c{\textquoteright}est sans doute l{\textquoteright}assembl{\'e}e mutualiste qui t{\'e}moigne le mieux de la profondeur de l{\textquoteright}objectif de solidarit{\'e} que les soci{\'e}t{\'e}s de secours mutuels s{\textquoteright}{\'e}taient donn{\'e}es. En effet, l{\textquoteright}administration de ces soci{\'e}t{\'e}s reposait sur une profonde d{\'e}mocratie participative, suscitant continuellement l{\textquoteright}implication des membres {\`a} la cause commune.

Si la fondation de la premi{\`e}re soci{\'e}t{\'e} de secours mutuels remonte {\`a} 1789, le mouvement mutualiste a r{\'e}ellement pris son envol au tournant des ann{\'e}es 1850 dans les milieux ouvriers. L{\textquoteright}une des plus importantes associations mutualistes de l{\textquoteright}histoire du Qu{\'e}bec, l{\textquoteright}Union Saint-Joseph de Montr{\'e}al, a ainsi {\'e}t{\'e} fond{\'e}e en 1851 par des tailleurs de pierre. Cet envol du mouvement mutualiste au milieu du 19e si{\`e}cle co{\"\i}ncidait avec la nouvelle pr{\'e}occupation de l{\textquoteright}{\'e}lite pour la pr{\'e}voyance comme solution lib{\'e}rale {\`a} la question sociale. Cette co{\"\i}ncidence, toutefois, ne fait pas de la mutualit{\'e} une simple institution de la pr{\'e}voyance lib{\'e}rale, comme l{\textquoteright}{\'e}taient par exemple la banque d{\textquoteright}{\'e}pargne et la compagnie d{\textquoteright}assurance. En effet, le d{\'e}veloppement de la mutualit{\'e} dans les milieux ouvriers t{\'e}moignait moins de l{\textquoteright}adh{\'e}sion {\`a} ces valeurs lib{\'e}rales qu{\textquoteright}{\`a} l{\textquoteright}exp{\'e}rience concr{\`e}te que la classe ouvri{\`e}re avait de la pauvret{\'e} et du syst{\`e}me d{\textquoteright}assistance. En ce sens, la mutualit{\'e} a sans doute repr{\'e}sent{\'e} ce qui s{\textquoteright}est le plus rapproch{\'e} d{\textquoteright}une vision authentiquement populaire de la question sociale au milieu du 19e si{\`e}cle.

En nourrissant continuellement les liens de solidarit{\'e} entre les membres, la mutualit{\'e} a profond{\'e}ment enrichi la vie ouvri{\`e}re {\`a} cette {\'e}poque. D{\textquoteright}ailleurs, certaines associations mutualistes ont grandement r{\'e}sist{\'e} {\`a} l{\textquoteright}intrusion des {\'e}lites, notamment des repr{\'e}sentants de l{\textquoteright}{\'E}glise catholique. Ainsi, l{\textquoteright}Union Saint-Joseph de Montr{\'e}al et l{\textquoteright}Archev{\^e}ch{\'e} de Montr{\'e}al se sont affront{\'e}s pendant plus d{\textquoteright}une dizaine d{\textquoteright}ann{\'e}es afin qu{\textquoteright}un chapelain puisse assister aux assembl{\'e}es de la soci{\'e}t{\'e}. Cette r{\'e}sistance {\`a} la possibilit{\'e} d{\textquoteright}un d{\'e}tournement paternaliste de la mutualit{\'e} est coh{\'e}rente avec le r{\^o}le important qu{\textquoteright}ont jou{\'e} les soci{\'e}t{\'e}s de secours mutuels {\`a} la formation de la classe ouvri{\`e}re. En effet, ce sont principalement les liens de solidarit{\'e} mutualistes qui expliquent pourquoi M{\'e}d{\'e}ric Lanct{\^o}t a r{\'e}ussi, du jour au lendemain, {\`a} fonder une Grande association regroupant plusieurs milliers d{\textquoteright}ouvriers. En initiant une partie importante de la classe ouvri{\`e}re {\`a} l{\textquoteright}association d{\'e}mocratique et en institutionnalisant des rapports solidaires dans le temps, les soci{\'e}t{\'e}s de secours mutuels ont contribu{\'e} d{\textquoteright}une fa{\c c}on significative au d{\'e}veloppement du mouvement ouvrier qu{\'e}b{\'e}cois.

Ceci dit, nourrir les liens de solidarit{\'e} entre ouvriers ne suffisait pas... C{\textquoteright}est que les soci{\'e}t{\'e}s de secours mutuels se sont d{\'e}velopp{\'e}es dans un contexte politique et juridique qui ne les favorisait pas. D{\textquoteright}une part, en l{\textquoteright}absence d{\textquoteright}une loi g{\'e}n{\'e}rale d{\textquoteright}incorporation, et donc d{\textquoteright}un encadrement de la part de l{\textquoteright}{\'E}tat, les soci{\'e}t{\'e}s se sont d{\'e}velopp{\'e}es {\`a} l{\textquoteright}aveugle. Or, l{\textquoteright}administration des secours mutuels, qui pouvait impliquer des sommes consid{\'e}rables, demandait une certaine exp{\'e}rience administrative que les petites associations ouvri{\`e}res locales n{\textquoteright}avaient pas. D{\textquoteright}autre part, et cela est {\'e}troitement li{\'e}, la r{\'e}gulation du mouvement mutualiste a donc {\'e}t{\'e} laiss{\'e}e aux cours de justice qui {\'e}taient tr{\`e}s mal pr{\'e}par{\'e}es {\`a} juger les multiples conflits qui {\'e}mergeaient invariablement de la gestion quotidienne des secours mutuels. Ainsi, pendant plusieurs ann{\'e}es, les soci{\'e}t{\'e}s ont eu de la difficult{\'e} {\`a} contraindre leurs membres {\`a} respecter leurs r{\`e}glements. Ce contexte politique et juridique difficile explique la grande pr{\'e}carit{\'e} de ce que les contemporains vont appeler la {\guillemotleft}\ mutualit{\'e} pure\ {\guillemotright} qui faisait notamment r{\'e}f{\'e}rence aux soci{\'e}t{\'e}s ouvri{\`e}res locales qui, comme l{\textquoteright}Union Saint- Joseph de Montr{\'e}al, avaient {\'e}t{\'e} fond{\'e}es {\`a} partir du milieu du 19e si{\`e}cle.

Finalement, le d{\'e}clin de la {\guillemotleft}\ mutualit{\'e} pure\ {\guillemotright} va co{\"\i}ncider avec la mont{\'e}e d{\textquoteright}une nouvelle g{\'e}n{\'e}ration de soci{\'e}t{\'e}s de secours mutuels qui repr{\'e}senteront ce que les contemporains appelleront la {\guillemotleft}\ mutualit{\'e} scientifique\ {\guillemotright} ou la {\guillemotleft}\ mutualit{\'e} d{\textquoteright}affaires\ {\guillemotright}. {\`A} la diff{\'e}rence des premi{\`e}res soci{\'e}t{\'e}s de secours mutuels, les soci{\'e}t{\'e}s de la {\guillemotleft}\ mutualit{\'e} scientifique\ {\guillemotright} se r{\'e}clameront de l{\textquoteright}assurance et adopteront, de ce fait, plusieurs pratiques des compagnies d{\textquoteright}assurance. Ce glissement vers l{\textquoteright}assurance se fera parall{\`e}lement {\`a} la mont{\'e}e de la petite et moyenne bourgeoisies au sein du mouvement mutualiste. Cela n{\textquoteright}{\'e}tait pas qu{\textquoteright}une simple co{\"\i}ncidence. En effet, la {\guillemotleft}\ r{\'e}forme assurantielle\ {\guillemotright} de la mutualit{\'e} sera impr{\'e}gn{\'e}e d{\textquoteright}une dimension de classes comme le prouve la forte opposition que cette r{\'e}forme rencontrera chez les membres. Alors que les administrateurs verront cette r{\'e}forme comme une {\'e}volution naturelle pour une institution {\guillemotleft} arriv{\'e}e {\`a} maturit{\'e} {\guillemotright}, de nombreux membres ressentiront profond{\'e}ment la rupture radicale que repr{\'e}sentait l{\textquoteright}adoption des principes de l{\textquoteright}assurance pour la mutualit{\'e}. C{\textquoteright}est que la r{\'e}forme assurantielle {\'e}tait porteuse d{\textquoteright}une transformation fondamentale dans la logique des rapports sociaux qui avait d{\'e}fini, depuis le milieu du 19e si{\`e}cle, la mutualit{\'e}. Devenu une simple marchandise pouvant {\^e}tre n{\'e}goci{\'e}e sur le march{\'e} de l{\textquoteright}assurance, le secours mutuel {\'e}tait compl{\`e}tement vid{\'e} de son objectif de solidarit{\'e} sociale qui lui avait pourtant donn{\'e} naissance.

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